A.G Fédération des Entreprises d'Insertion PACA

11 juillet 2016

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Les discours d’ouverture donnés par Nordine EL MIRI, président de la FEI PACA, et Denis PHILIPPE, président de la CRESS PACA ont été une occasion pour les trois partenaires de faire valoir leur coopération et leurs complémentarités, mais aussi d’incarner les valeurs de l’économie sociale et solidaire auprès des entrepreneurs sociaux et des partenaires économiques.

Ce fut l’occasion de rassembler une quarantaine de participants, adhérents et partenaires, autour d’une table ronde dont la thématique « überisation de l’économie versus insertion par l’activité économique » a permis aux intervenants de développer des échanges très riches.

Sous l’animation d’Alain AREZKI (consultant), la question de l’ « überisation » est lancée : « Ce phénomène est-il une lame de fond inéluctable ? Est-ce une lame de fond qui va interroger nos comportements et nos vies quotidiennes ? Le droit ? L’économie ? Les modèles ? L’emploi ? C’est une série d’interrogations qui se pose : nous sommes à la fois au carrefour de l’économie du partage mais à la fois confrontés à l’innovation numérique, la recherche de compétitivité et la volonté d’indépendance des individus. L’uberisation est-elle en train de nous imposer une refonte de nos systèmes d’organisation ? »

L’entreprise d’insertion a-t-elle suffisamment d’utopie pour répondre aux nouveaux enjeux de société ?

La parole est accordée à Bernard PARANQUE, pour qui « l’économie sociale et solidaire une économie qui place l’individu au cœur du projet social et du projet politique ». L’universitaire interroge la notion de propriété et le rapport capital/travail, qu’il considère comme une organisation de la société autour de la création de richesse dans le but de mettre en valeur du capital. L’überisation, est une opportunité de marché habillée en termes marketing. Le parallèle est posé avec l’externalisation des services à laquelle on a assisté dans les années 1980. On assiste aujourd’hui au même phénomène au niveau sectoriel. L’uberisation de la société prend appui sur des besoins, des attentes, des difficultés, des problématiques, des populations, des pertes de repères, des questionnements, pour apporter des débuts de solution… mais à quel mode de relations sociales et de projet de société cela correspond ?

Il y a à la fois le modèle économique d’un point de vue strictement de marché qui se pose mais il y a aussi la conception de la société que cela propose. Bernard Paranque pose une question de fond : « L’entreprise d’insertion est-elle opportuniste en termes de coûts et financements ou porte-t-elle un réel projet social et de société  ? Elle a les mêmes contraintes que le reste du monde économique mais a-t-elle suffisamment d’ambition et d’utopie pour y répondre différemment ?

« Comment la somme de ces compétences fait un tout et que ce tout est supérieur à la somme des individus ? »

Laurent LAÏK  rebondit sur la question posée par Bernard Paranque : « La Fédération des EI vient de créer avec l’UNEA (Union Nationale des Entreprises Adaptées) un projet nommé Utopreneur qui a pour mission de faire du changement d’échelle, de l’innovation et de développer des projets dynamiques d’entreprises d’insertion et d’entreprises adaptées pour répondre à des phénomènes de société ou permettre aux personnes de développer leur entreprise. On met de l’utopie et de l’entrepreneur ensemble, donc c’est un grand écart, qui peut faire mal, mais qui est essentiel dans nos réflexions ».

Les entreprises d’insertion sont toujours dans ces tensions-là mais c’est de là que nait la richesse. Dès lors, le curseur peut bouger en permanence entre trois volets : le projet économique, le projet social et le projet de territoire. Lorsque l’un de ces trois piliers ne fonctionne pas, l’entreprise a du mal à se développer. Uber est le résultat commercial de tout ce à quoi on assiste en termes de développement. L’uberisation cultive l’individualisme, et la question du dirigeant c’est : « comment la somme de ces compétences fait un tout et que ce tout est supérieur à la somme des individus ? »

Permettre à chacun de vivre de son travail plutôt qu’à certains de vivre du travail des autres.

Pour Philippe LANGEVIN, « l’ESS devrait représenter des acteurs qui portent des valeurs, du sens. Nous n’avons pas trouvé le modèle global pour retrouver un intérêt général, un bien commun ».

Le modèle global d’aujourd’hui oublie que les populations peu qualifiées, en difficultés sociales, sont marginalisées, écartées du développement. Nous sommes invités à inventer autre chose, à reconsidérer notre rapport à l’économie, non seulement dans l’économie productive, création de valeur ajoutée, dans l’économie de la solidarité, répartition du produit, dans l’économie de l’environnement, qui est aussi au cœur des débats.

Or, nos outils traditionnels ne sont plus opérationnels. Nous sommes dans l’expérimentation.

Et dans cette ambition nous sommes condamnés à réfléchir ensemble à une autre façon de concevoir l’économie, le social, l’environnemental au cœur du projet.

Ce qui fait l’originalité : c’est une harmonisation qui n’est plus verticale mais qui devient territoriale. Le territoire en tant que tel n’est plus le lieu où les choses se passent mais le lieu où les choses s’inventent. C’est à ce niveau que l’on peut articuler l’économie, le social, l’environnemental, d’une cohérence qui n’est plus donnée par une verticalité dépassée mais par une transversalité à construire. Se placer du point de vue de l’Homme et pas du point de vue du capital représente une possibilité et l’insertion et l’Economie Sociale et Solidaire en font partie.

L’überisation est présentée comme une économie collaborative, mais ce modèle propose une caricature totale des relations sociales. Nous sommes devant une réponse qui ne parait pas une réponse compatible avec l’idée que l’on peut se faire collectivement de l’économie, de l’insertion, du social des relations humaines, d’une société intégrative. Il y a une récupération magistrale par des grandes puissances financières d’un système qui peut être présenté comme étant collaboratif.

Derrière ce débat, il y a un problème de fond : quelle société voulons-nous ? Voulons-nous être gérés par des algorithmes incertains ou partagés par des relations sociales quotidiennes ? »

Inscrire le renforcement du lien social dans la mission des enjeux sociétaux, ce que les géants ne font pas

Elisabeth LAVILLE vient clore ces échanges en déclarant : « ce dont on parle n’est pas intrinsèquement bon ou mauvais, la question est « qu’est-ce qu’on va en faire ? ». Il faut reconnaitre qu’il y a des avantages : cela libère l’initiative économique et propose des solutions alternatives à des jeunes sans qualifications. Cela répond à un besoin qui n’est jusque-là couvert par personne, du moins pas à court terme. Cela bouscule et redynamise  des acteurs qui étaient fossilisés, qui avaient oublié que leur raison d’être était le service. Le rythme de précarisation renvoie à « comment on répartit de la valeur entre différents acteurs ? ». Il n’y a pas d’investissement, pas de création d’emplois directs. Le travail indépendant c’est le moyen, pas la fin.

L’obligation d’être dans un standard social aide les gens dans leur parcours individuel. Cela joue beaucoup dans le cas d’Uber : les salariés adaptent leur comportement. Ils en rajoutent sur le service, et précisent que ça leur donne l’occasion d’échanger avec des gens à qui ils n’auraient jamais parlé auparavant.

Il y a une multitude de sujets qui feront une économie collaborative respectueuse et vertueuse qui reste sans doute à construire mais qui peut assez facilement se construire sur les failles des géants qui seront déjà là. Notamment dans le fait d’inscrire dans la mission des enjeux sociétaux, le renforcement du lien social, ce que eux font pas, la gouvernance et la capacité des contributeurs qui vendent, louent, troquent, échangent, à influencer le système et à être associés aux décisions qui les concernent. « Chaque chose qui ne marche pas présente l’opportunité de faire mieux ». Cela soulève un dernier critère : assumer une prise de risque avec de l’investissement.

La table ronde aura été marquée par une complémentarité de discours qui peut-être synthétisée de la façon suivante : « Si vous résistez vous serez balayés. Il faut intégrer cette évolution et la transformer en opportunité pour créer de nouveaux métiers, de nouveaux business models ».